Les MUTINS de PANGÉE, coopérative cinématographique. Menu

La grève de 2010, la lutte oubliée ?

C’était il y a presque 13 ans, avant cette nouvelle attaque du système des retraites, en octobre 2010, la grande grève sous la présidence de Sarkozy. Nous étions allé voir sur le piquet de grève de la raffinerie Total de Grandpuits (Seine-et-Marne) qui était à la pointe de la lutte, car un endroit stratégique pour la livraison du carburant en région parisienne.

Les projecteurs étaient donc braqués sur la raffinerie et, sans l’avoir prémédité, je me suis retrouvé « naturellement » à filmer le « contre-champ » du traitement médiatique, au plus près des grévistes. Nous diffusions une séquence montée dans la foulée, le soir sur lesmutins.org, une forme de web-série improvisée, avant que l’ensemble devienne un documentaire qui est sorti au cinéma en 2011, Grandpuits et petites victoires, qui reste finalement le seul film sur cette grande grève. Tout avait commencé par un blocage et une réquisition.

À l’époque, nous pointions la propagande entourant la prétendue "réforme" du régime des retraites dont on nous répétait déjà partout sur les ondes qu’elle était absolument nécessaire pour « sauver le régime par répartition », car « on vivait plus longtemps, donc il était normal de travailler plus longtemps ». Le président Sarkozy avait commencé son mandat en 2007 par quelques jours de vacances sur le yacht de Vincent Bolloré. Après trois ans de cette ambiance décomplexée, la réforme était celle de trop. La télévision, la radio, tout ce qui comptait de médias à large diffusion, soutenaient les discours du pouvoir, fustigeaient la grève, les pauvres reporters étaient envoyés remplir leurs micros d’usagers en colère, sur un quai ou une station d’essence, répétant leur rage contre cette « prise d’otage ». Internet était beaucoup moins présent qu’aujourd’hui dans l’environnement médiatique, l’usage des réseaux sociaux était balbutiant. Il fallait aller sur place pour se faire une image de vérité (ce qui en fait est toujours le cas).

Contre tout cliché d’une grève pénible et monotone, nous avions observé comment, en très peu de temps, une lutte s’organise dans la joie, comment elle est portée par l’opinion et un mouvement de solidarité, comment elle peut faire très peur au pouvoir qui se tient soudain moins « droit dans ses bottes » (comme l’avait fanfaronné Alain Juppé en 1995 avant de prendre une grande claque). En 1995, la grève s’était généralisée avec l’implication très forte des cheminots, dans les transports en commun, avec les fonctionnaires, les enseignants, les étudiants, qui étaient aussi très mobilisés. Quinze ans plus tard, la France entière avait le regard tourné vers les raffineries. À Grandpuits, nous observions les dons à la caisse de grève de l’intersyndicale qui affluaient. La France en colère s’en remettait en grande partie aux raffineurs.

Il nous avait ensuite semblé qu’il avait manqué peu pour que la lutte soit plus tranchante. Le long de notre tournée de débats avec le film et les protagonistes de la lutte, nous rencontrions en divers point de France, au frontières, espagnoles, belges, d’autres syndicalistes qui nous avaient expliqué comment et surtout quand ils avaient bloqué, alors que ces informations n’étaient pas parvenues en détail sur le piquet de grève de Grandpuits, ni par les médias ni par les centrales syndicales. Est-ce qu’une organisation plus coordonnée aurait changé la donne ? Nous ne le saurons jamais.

Ce que l’on sait, c’est l’impression qu’avaient gardés les leaders de la grève à Grandpuits. Après la reprise, beaucoup de ces jeunes raffineurs, qui avaient mené ce combat syndical avec panache, ont quitté leur syndicat avec une certaine amertume, avec le sentiment d’avoir été abandonnés en rase campagne. De notre point de vue, qu’une telle bagarre entraine une période de dépression était assez classique dans l’histoire des grèves mais nous avions effectivement noté un certain décalage entre les directions syndicales de l’époque et leurs bases, des tiraillements au sein de la CGT et ses différents courants, un trop discret soutien des centrales en direction des raffineurs… C’était l’impression que ça nous avait laissé en tout cas, nous gardant bien de donner des leçons de syndicalisme à ceux qui en font toute l’année.

Après la bataille, un jour de fête de l’Humanité en 2011, nous avions invité la bande de Grandpuits. C’était une première pour la plupart d’entre eux. Dans une allée de la fête, j’ai assisté, dépité, à la réaction de Bernard Thibault (Secrétaire général de la CGT de 1999 à 2013) devant l’enthousiasme des jeunes raffineurs qui l’avaient abordé pour lui offrir le DVD de notre film dont ils étaient aussi fiers que nous. Le Secrétaire général avait vaguement balbutié un « merci » très embarrassé, comme s’il avait pensé que les camarades étaient là pour l’engueuler de ne pas être venu les soutenir plus fermement quand ils en avaient besoin. Mais rien de tout ça… les copains étaient tout simplement contents de rencontrer le secrétaire général en personne, dans une ambiance festive qui prolongeait un peu celle de la grève qui les avait tellement transformés et ouverts au monde. Thibault a vite tourné les talons, les abandonnant encore à leur enthousiasme. Les jours suivants, nombre d’entre eux ont rendu leur carte d’adhérents, changé de syndicat parfois, et la plupart sont passé carrément à autre chose. Je m’étais dis que, pour le moins, le Secrétaire général avait manqué un peu de psychologie. Peut-être étions-nous tombé dans un mauvais moment, dans cette allée de la fête de l’Humanité. Mais rien ne peut consoler une défaite.

Certains ont décidé de quitter leur boulot de raffineur pour de nouvelles aventures. Roro a ouvert un bistrot dans les Pyrénées avant de partir dans les îles, Fab est devenu marin dans la plaisance, Guigui s’est lancé dans le maraichage bio, loin des champs de betterave autour de la raffinerie de pétrole, d’autres ont changé d’usine, de syndicats, d’autres sont restés…

Les « petites victoires » que nous avons pointé dans le film nous ont rempli de joie et d’espoirs. Et même si la défaite a été rude, comme toujours elle l’est, jamais aucun des « héros » de notre film n’ont exprimé le moindre regret. Tous nous ont dit que cette grève leur resterait dans le cœur toute la vie et qu’ils pourraient même peut-être la raconter à leurs futurs petits-enfants comme une aventure et un moment de grande fierté.

Une fois raconté ça, il faut être clair : face à un pouvoir qui ne veut rien entendre, rien négocier, avec aucune centrale syndicale, rien n’a été inventé de mieux à ce jour que l’outil de la grève et du blocage pour éviter de se faire tondre comme des moutons. Rien n’est plus utile pour défendre ses droits dans le travail que le syndicalisme au quotidien et dans la grève quand il le faut. Et si celui de votre entreprise ne vous convient pas ? Adhérez, participez et ouvrez-la ! C’est la plus grande leçon qu’on a retiré de cette expérience et on n’est pas les seuls !

Qu’est-ce qui a changé depuis 2010 ?

Jusqu’à la fin de l’examen du texte en novembre 2010, nous avons défilés 14 fois, dont 4 qui on compté plus de 2 millions de manifestants (selon les syndicats). À l’époque, le président Sarkozy a atteint son pic d’impopularité avec 72% de Français mécontents. En pleine bagarre, il y a eu les très retentissantes affaires concernant Eric Woerth, le ministre du Travail qui portait la réforme. Il a démissionné pour se défendre avant d’être finalement relaxé de tout. Mais la réforme a été votée.

Peu à peu, avec les politiques successives de Sarkozy, Hollande, Macron, de crise en crise, on déplore l’affaiblissement du tissu social, la précarité au travail bien sûr et des lois grignotant peu à peu le droit de grève : "Modernisation sociale" en 2002 introduisant le "service minimum" dans les transports publics, la loi sur la représentation syndicale en 2008, la longue histoire des lois de réquisitions depuis les années 1950, la loi Macron de 2015 permettant aux patron de transport, par dérogation, de déroger à la durée légale de travail en cas de grève, la loi Travail de 2016 El Khomri instituant comme délit le blocage économique dans certains cas, la réforme de la SNCF en 2018... Eux ne pensent qu’à ça dès qu’ils sont au pouvoir !

Ce nouveau projet de 2023 marque un recul de plus, alors plus grand monde n’est dupe. Depuis l’annonce de la réforme, l’opinion est bien plus massivement opposée qu’en 2010 ( voir les divers sondages dont celui de Politis début janvier : « 68% pour ramener l’âge de la retraite à 60 ans » et IFOP-JDD fin janvier : « 68% des français défavorable au projet de réforme », de nombreux sondages pointe une opposition jusqu’à 93 % des actifs). L’argument du président élu pour faire ce qu’il veut ne tient plus à grand chose quand les taux d’abstention sont si élevés et que l’élément de langage répété en boucle entre les deux tours a été de « voter Macron pour faire barrage à l’extrême-droite ».

En 2010, la gauche politique était faible et divisée. Depuis, Jean Luc Mélenchon a frôlé deux fois le second tour des présidentielles et LFI a réussi la prouesse de rassembler tout ce qui se trouvait de « gauche » au sein de la NUPES. Première conséquence : la macronie n’a pas obtenu de majorité absolue à l’Assemblée Nationale… Sur ce projet de réforme, NUPES et RN ont exprimé leur opposition, LR est apparu comme un allié bien fragile avec des luttes intestines exprimées par la voix du député Aurélien Pradier (qui n’est pas un gauchiste) et un début de fronde a même vu le jour dans le parti présidentiel (drôle de Renaissance) quand la peur commençait à monter chez des députés confrontés parfois à de vrais humains quand ils sortent des bancs de l’Assemblée nationale et des plateaux pour retourner dans leurs circonscriptions (comme par exemple le député de l’Hérault Vignal qui a menacé de ne pas voter la réforme mais qui est vite rentré dans le rang dès qu’il a eu plus peur des chefs de son parti que de ses administrés).

Dans ce projet de réforme, une nouveauté par rapport aux précédentes : le pouvoir ne fait plus semblant de respecter les représentants syndicaux et l’opposition. Forte de sa faible légitimité électorale, la macronie a carrément décidé de ne rien discuter, ni même avec ceux des « partenaires syndicaux » réputés être plus « modérés » que les autres. Et pour ce qu’il est de la démocratie institutionnelle, après avoir battu le record du 49-3 en l’utilisant dix fois en presque 6 mois, Macron et ses subordonnés ont choisi d’utiliser le désormais fameux article 47-1 qui limite le temps de débat parlementaire et qui est censé se conclure par une commission mixte paritaire... le peu qui aura été discuté voir même rejeté pourra tout simplement être bazardé et cette loi pourrait d’ailleurs se conclure par un nouveau 49-3 ou encore mettre en œuvre son texte par ordonnance comme le prévoit le 47-1 : « Circulez, y a rien à voir ! ». On verra bien.

Olivier Azam, Les Mutins de Pangée, mars 2023.

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