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Publiée dans une traduction de Jorge Majfud par Página 12 le 7 mai 2023
A sa majesté le Roi Charles III,
Pour votre couronnement, mon seigneur, j’ai pensé opportun de vous faire parvenir une invitation afin de marquer cette occasion fondamentale de la visite d’un royaume à l’intérieur de votre royaume : la Prison de Votre Majesté à Belmarsh.
Il ne fait pas de doute que Votre Majesté se souvient des sages paroles d’un dramaturge célèbre : « La grâce de la miséricorde ne peut être forcée, elle tombe en douce pluie vers les humbles ».
Ah, mais que peut savoir ce barde de la pitié face au règlement de comptes, à l’aube de votre règne historique ? Après tout, on peut vraiment connaître la mesure d’une société à sa façon de traiter ses prisonniers, et votre royaume s’est clairement distingué dans ce domaine.
La prison de Votre Majesté à Belmarsh est située à la prestigieuse adresse de One Western Way à Londres, tout près de l’Old Royal Naval College de Greenwich. Quel délice doit être pour une institution le fait de porter votre nom.
C’est là que se trouvent reclus 687 de vos loyaux sujets, ce qui confirme un record du Royaume Uni : celui de la nation pourvue de la plus grande population carcérale d’Europe Occidentale. Comme l’a déclaré votre noble gouvernement il y a peu, votre royaume est en train de traverser actuellement « la plus grande expansion carcérale en plus d’un siècle », avec ses ambitieuses projections montrant une augmentation des prisonniers de 82.000 à 106.000 dans les quatre prochaines années. Sans aucun doute, tout un programme.
En tant que prisonnier politique, détenu par effet du bon vouloir de Sa majesté au nom d’un souverain étranger couvert de honte, je me sens honoré de résider entre les murs de cette institution de classe mondiale. Vraiment, votre royaume est sans limite.
Pendant votre visite, vous aurez la chance de profiter des délices culinaires préparés par vos fidèles sujets grâce au généreux budget de deux livres par jour. Vous pourrez savourer les brouets faits de têtes de thons et des omniprésents poulets transformés. Enfin, au cas où ce serait des poulets. Mais ne vous faites pas de souci, car au contraire d’institutions plus petites telles qu’Alcatraz ou Saint Quentin, il n’y a pas de repas communautaire en réfectoire. A Belmarsh, les prisonniers dînent seuls dans leur cellule, l’intimité maximale de leur repas étant ainsi assurée.
Au-delà de ces plaisirs gastronomiques, je peux vous assurer que Belmarsh offre maintes opportunités éducatives à vos sujets. Comme le dit Proverbes 22:6 : « Instruis l’enfant sur son chemin : en devenant vieux il ne s’en écartera pas ». Vous pourrez aussi remarquer les queues pour obtenir des médicaments, où les reclus s’alignent afin de les récupérer, non pas pour leur usage quotidien, mais pour pouvoir faire l’expérience d’un élargissement de leur horizon au cours de ce « grand jour ».
Vous aurez aussi la chance de présenter vos respects à feu mon ami Manoel Santos, un homme homosexuel qui affrontait la déportation au Brésil de Bolsonaro, et s’est ôté la vie à juste huit mètres de ma cellule avec une corde bricolée dans ses draps. On a pour toujours fait taire sa merveilleuse voix de ténor.
Puis vous pourrez visiter les régions les plus profondes de Belmarsh pour parvenir à l’endroit le plus isolé dans ses murs : celui où l’on soigne la santé, ou, pour mieux dire, l’enfer (healthcare o « Hellcare »), c’est le petit nom affectueux que lui donnent ses habitants. Là, vous vous émerveillerez des règles de sécurité sensées, pensées pour le bien de tous, telles que l’interdiction de jouer aux échecs alors qu’un jeu bien moins dangereux comme les dames est autorisé.
Et là, au plus profond de Hellcare (centre de soins de l’enfer), se trouve le lieu le plus glorieusement édifiant de tout Belmarsh. Mais que dis-je ? De tout le Royaume Uni : l’endroit qui répond au nom sublime de « suite pour la fin de vie à Belmarsh ». Si vous prêtez attention, vous pourrez entendre les cris des prisonniers. « Mon frère, je vais mourir ici » en témoignage de la qualité de vie et de mort dans votre prison.
Mais ne vous faites pas de souci car tout ne va pas si mal. On peut aussi trouver de la beauté entre ces murs. Vous pourrez vous distraire en regardant de pittoresques corbeaux qui font leur nid sur les barbelés et les centaines de rats affamés qui considèrent aussi Belmarsh comme leur foyer. Si vous décidez de venir au printemps, vous aurez peut-être la possibilité de voir les canetons égarés dans les terrains de la prison. Faites vite, car les rats affamés garantissent la fugacité de leurs vies.
Je vous implore, roi Charles, de visiter la prison de Belmarsh, car ce serait un honneur digne d’un roi. En embarquant dans votre règne, souvenez-vous toujours des paroles de la Bible King James : « Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde » (Matthieu 5:7). Et que la miséricorde soit la lumière qui guidera votre règne, entre les murs de Belmarsh comme en dehors d’eux.
Votre vassal vous salue sincèrement
Julian Assange
(Traduction d’odile Bouchet à partir de celle de Jorge Majfud)