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Quelques éléments issus de notre lettre-info à laquelle vous pouvez vous abonner ici.
On en avait déjà assez de gueuler après la macronie mais voilà ti pas que dans une vidéo sur twitter on apprend que le député (LFI) Louis Boyard va déposer une loi pour empêcher Netflix d’interdire le partage de compte au nom de "la solidarité" et de la "culture populaire".... On marche sur la tête ! Nous proposons plutôt à la gauche insoumise de déposer une loi contre les dégâts que Netflix occasionne à nos cerveaux (lisez donc Netflix, l’aliénation en série d’Antoine Blondeau si vous en doutez) mais aussi sur la protection du cinéma indépendant en France (Netflix tue tout et on peut le prouver). Le jeune député Boyard ferait mieux de mettre son énergie à relayer des initiatives comme CinéMutins, Tënk, des plateformes vraiment indépendantes qui résistent à la déculturation. Il ne s’agit pas de nous soutenir (tout va bien merci), simplement d’utiliser notre travail coopératif ! Qui a soutenu les caisses de grève en proposant des films ? Netflix ? Qui propose les offres les moins chères dans une économie véritablement équitable et solidaire ? Depuis quand partager des comptes Netflix est un combat politique digne de la gauche qui veut changer le monde ? Le député Boyard ferait mieux d’inciter plutôt ses followers à se désabonner au plus vite des mastodontes comme Netlflix, dont la force de frappe repose sur la production de séries américaines anxiogènes et ultra-individualistes fabriquées et diffusées sur la base d’algorithmes manipulant nos instincts les plus fragiles et captifs ! Son initiative n’est pas au niveau du programme de LFI aux élections présidentielles. Être jeune et dynamique n’empêche pas toujours d’être à côté de la plaque. Mais, bien sûr, on le pardonnera pour cette erreur de jeunesse qu’il finira par admettre quand ses camarades lui feront remarquer sa méprise. Car s’il n’y avait plus personne pour lui signifier l’absurdité de sa proposition, ça serait le signe d’une inquiétante dérive du jeunisme démagogue et d’une inconsistance intellectuelle pour le moins. Face à une macronie et une droite qui attaquent sans cesse l’art et la culture, il manquerait plus que ça ! On ne peut pas passer de Jack Ralite à Netflix ! Et comme nous ne sommes pas rancuniers, nous sommes prêts à aider le député à se sortir de son addiction par une petite cure sur CinéMutins !
Ceci fait écho à ce message de Josiane, une lectrice de la lettre-info des mutins qui nous a écrit :
"Bonjour les mutins, (...) je retrouve avec grand plaisir le coffret des groupes Medvedkine que je m’étais procuré il y a un certain nombre d’années par intérêt personnel, politique et historique. Ces documents, l’expérience de Pol Cèbe, la rencontre avec Chris Marker, tous ces ouvriers dont la parole reste intacte ont marqué définitivement ma conscience politique, ont accompagné tous mes espoirs dans les luttes et nourri ma réflexion jusqu’aux mouvements les plus récents auxquels j’ai participé bien évidemment. Mais que peuvent-ils dire encore, en cette 23ème année du XXIe siècle ? Le monde du travail a été ravagé par le néo-libéralisme depuis des décennies, celui des luttes aussi. Les syndicats, les manifestations, les mobilisations, la conscience politique des gens, leur langage, leurs visages... tout a été touché, uniformisé, banalisé. Les manifestations sont désormais les mêmes d’un bout de la France à l’autre, mêmes slogans, mêmes autocollants, mêmes cortèges syndicaux, mêmes musiques, mêmes "animations ludiques et festives"... Bref, si nous ne sommes pas encore dans la disneylandisation des manifs, nous n’en sommes pas loin. Les gens s’y regroupent mais ne sont plus ensemble, on y retrouve le morcellement de la société, les petits groupes avec pour chacun leur mythologie personnelle de 1789, des luttes ouvrières de 1936, de la Commune, des coordinations étudiants/ouvriers, de la grève générale de 1968... Et la joie de tous ne vient que du nombre de manifestants atteint dans le pays, 3 millions, qui font les gros titres des journaux le lendemain. Alors, bien sûr, il y eut de belles caisses de grèves, l’opinion publique a soutenu en majorité les grévistes, les journées de mobilisation, mais entre donner de l’argent et soutenir de loin le mouvement, où sont l’engagement effectif de tous, l’implication collective dans des actions concrètes pour gagner face au gouvernement ? Ce n’était ni 89, ni 36, ni la Commune, ni même 68 où tous les gens créaient sans le savoir l’authentique parole de tous, dans les rues, les usines, les facultés, les administrations, les magasins en grève... Alors, quand on voit, quand on écoute tous ceux des Medvedkine, même les jeunes gens d’aujourd’hui ne peuvent que prendre en plein coeur la prise de conscience de ce qu’était le monde ouvrier, la solidarité, la dimension politique ouverte à tous les domaines, l’extrême simplicité d’expression qu’on y découvre dans chaque image, dans chaque visage... Et prendre tout cela en plein coeur peut être un vrai bonheur au premier abord mais peut, dans un second temps, devenir une vraie et profonde tristesse de voir ce monde disparu, effacé, nous laissant tous orphelins d’une certaine humanité en marche. Alors, distribuer les Medvekine, c’est tout à fait honorable de votre part et l’on ne peut que vous en remercier, ne serait-ce que pour maintenir l’hommage que nous devons à la mémoire de leur existence admirable. Nous pouvons leur dire merci d’avoir lutté, d’avoir persisté, d’avoir été là quand il le fallait, de nous avoir laissé ces documents exceptionnels, caméra au poing pour signer leur vie. Leurs réflexions sur l’exploitation, la lutte, l’espoir, demeurent intactes en effet. Mais il faudra, sans doute, que beaucoup d’eau coule encore sous les ponts pour que les hommes d’aujourd’hui et de demain refassent le même chemin de la liberté. Excusez la longueur de cette humble confidence et merci d’avoir eu la patience de la lire.
A bientôt, j’espère.............................................................................................."
Notre réponse : Chère Josiane, si nous avons hésité à vous répondre tout de suite, c’est parce que vous avez touché à un point fondamental, essentiel, qui nécessiterait de longs développements. Merci d’avoir pris le temps de ce message qui nous touche beaucoup. En réfléchissant à tout ça et encore cette semaine avec la symptomatique proposition du jeune député Boyard, nous pensons plus que jamais qu’il faut résister par tous les moyens à l’oubli de ce qu’a été l’importance de la culture dans le monde paysan, ouvrier et de « la gauche » historique, le monde communiste, libertaire, celui des syndicats, dès la première heure, une énorme culture collective d’une richesse que peu de gens imaginent possible aujourd’hui et d’une curiosité infinie pour les arts (Christian Corouge, ouvrier du groupe Medvedkine de Sochaux, rappelle souvent comment, avec ses camarades, ils se serraient la ceinture afin d’aider leur pote de chaîne à acheter des toiles de peinture dont il était amoureux tellement elles le bouleversaient. Il n’était pas un intello ni un bourgeois distingué mais un ouvrier pur jus qui jouait au rugby et avait développé sa propre sensibilité, contre toute attente).
Qu’est-ce qui a changé depuis ? L’éducation populaire a perdu du terrain dans les milieux populaires auxquels elle s’adressait (même s’il y a de magnifiques choses localement, moins visibles médiatiquement), la production culturelle a été beaucoup confisquée par une bourgeoisie snob (de droite comme de gauche) frigorifiant les timides essais d’aller vers ce monde de la part de personnes qui en sont éloignées, avec une forme de distinction culturelle excluante. Les marchands du temple ont eu la voie libre de racoler avec leur puissance de marketing de masse et maintenant ses algorithmes sans foi ni loi. Et post-covid, dans la diffusion culturelle (cinéma, spectacle-vivant, concerts, etc.), on constate un phénomène d’accélération de l’écart qui se creuse entre la toute puissante industrie culturelle et les oeuvriers de terrain. Alors, de renoncements en renoncements, on vit sous le joug de la perte d’espoir et de la servilité volontaires aux pulsions de consommation de tout, sans réflexion, une consommation de la "culture" avec des exigences de consommateurs habitués à des enquêtes de satisfactions, des pouces et des étoiles, consacrant des investissements disproportionnés aux contenants aliénants (Iphone 14 de 800€ à 2000€ par exemple) qui croissent à mesure que les budgets pour contribuer aux contenus baissent sans qu’on s’en étonne, à la quête du plus gratuit des produits gratuits. La "culture" est devenue un produit comme un autre et on accepte même sans sourciller d’être soit-même le produit, du moment que l’accès est "gratuit".
Beaucoup des films qu’on vous propose ici ne cessent de répondre à cette nécessité de garder à la fois un regard sur notre histoire et l’espoir de changer le monde. Oublier d’où on vient, c’est baisser les bras face à la vacuité néo-libérale de la consommation et du culte narcissique individualiste que véhicule ce monde grotesque dont il ne restera pas grand chose à long terme (ça n’intéressera pas les Marsiens). Ce n’est pourtant pas inéluctable et c’est bien ce que montrent de rares expériences comme celles des groupes Medvedkine. Aux mutins de Pangée, nous avons une sorte de « devoir » (et de goût surtout) d’entretenir la flamme de cet héritage culturel curieux, souvent enterré, non pas par la "jeunesse" mais par une sorte de jeunisme un peu bébête d’anciens qui se croient obligés de s’agenouiller devant tout ce qui est dit par quiconque est né après le 11 septembre 2001, pour rester « dans le coup » et peut-être par un aggravant sentiment de culpabilité de laisser la planète et la gauche dans cet état aux générations futures… Cette culpabilité ne sert à rien. Ni petits cons d’la dernière averse, ni vieux cons des neiges d’antan, on a besoin de nourrir nos cerveaux et nos âmes pour continuer à construire un autre monde sans rien oublier du passé ni se laisser intimider par la mode, même si on sait bien que "le temps ne fait rien à l’affaire, quand on est con, on est con".
Comme nous, qui étions trop jeunes pour connaitre les groupes Medvedkine dans leur pleine action (1967-1974), d’autres générations découvrent encore ces histoires qui peuvent aussi les inspirer, les encourager à résister à la marche idiocratique du monde moderne qu’on nous vend comme inéluctable. C’est aussi la petite flamme qui fait qu’on est plusieurs à se sentir moins seuls, sans distinction de genre, de race ou d’âge.
Mais surtout, n’idéalisons rien du passé ! Même de leur temps, ces expériences étaient très marginales et l’objet d’un combat permanent contre l’ordre établi des institutions et des petits chefs dogmatiques. En 1973, quand Bruno Muel et Théo Robichet sont revenus du tournage de Septembre chilien, qui avait été rendu financièrement possible grâce à l’impulsion des ouvriers de Peugeot à Sochaux, solidaires de leurs camarades de classe chiliens, ce sont ces mêmes ouvriers du groupe Medvedkine (une poignée de jeunes gens) qui ont dû louer un théâtre en risquant leurs misérables salaires alors que leurs directions politiques et syndicales les avaient lâchés (et certains exclus) sur un sujet qu’ils jugeaient « trop délicat ».
Tant que l’eau passe sous les ponts (mais ça aussi c’est pas gagné d’avance), il faut continuer à contribuer à retrouver ce désir de changer le monde dans la joie et les trouvailles de la création collective… et ça ne se fera pas sur Netflix, c’est sûr !